par Erwan Lamy

Reporters sans frontières (RSF) vient de divulguer une « déclaration internationale sur l’information et la démocratie ». L’intention est de poser les « principes fondamentaux de l’espace global de l’information et de la communication », notamment pour lutter contre la « désinformation massive en ligne ». C’est un projet louable, mais qui repose sur une conception inquiétante de la liberté d’opinion.

Cette conception est résumée dans la première phrase suivant le préambule de la déclaration :

« La liberté d’opinion est garantie par l’échange libre des idées et des informations fondées sur des vérités factuelles. »

Ce que signifie « garantie » n’est pas très clair, mais il faut sans doute entendre que « la liberté d’opinion n’a de sens que si elle est fondée sur des faits », comme le soutenait récemment Christophe Deloire, le secrétaire général de RSF.

La liberté de dire des bêtises, le droit d’en lire

La liberté d’opinion garde pourtant tout son sens lorsqu’elle n’est pas « fondée sur des faits ». On peut très bien avoir une opinion, et la liberté de l’exprimer, sur des choses qui ne sont que très indirectement factuelles : sur ce qui est beau ou ce qui est laid, bien ou mal, sur des valeurs ou sur des systèmes de valeur. Je suis libre d’avoir l’opinion que la peinture de Monet est supérieure à celle de Renoir (ou l’inverse) sans avoir à la fonder sur des « preuves » ou sur des « informations fiables ». Et j’ai bien le droit de le dire.

La liberté d’opinion n’est donc pas toujours fondée sur des faits, et surtout elle n’a pas à l’être. Une opinion qui n’est pas fondée sur des faits doit pouvoir être communiquée. C’est ainsi que l’on parvient à produire des informations fiables. Les rédacteurs de cette déclaration renversent l’ordre des choses en faisant de l’information fiable un point de départ, alors qu’elle est le point d’arrivée des échanges d’opinions. Il faut avoir la liberté de se tromper, et de dire des bêtises, pour arriver ensuite à se rapprocher autant que possible de la vérité.

La liberté d’opinion, c’est et cela doit être la liberté de dire que la foule ayant assisté à l’investiture du 45e président des États-Unis est plus importante que celle présente pour l’investiture du 44ᵉ, que personne n’a jamais marché sur la Lune ou que 2+2 font 5, ou bien 4, ou bien 3, peu importe. Une opinion n’a pas besoin d’être vraie a priori, ni correctement établie, ni « rationnelle » ou « fondée sur de l’information fiable ». Elle a seulement besoin d’être émise puis discutée, et le cas échéant rejetée ou amendée.

Pour cette raison, le droit à l’information ne doit pas consister, comme le proposent les auteurs de la déclaration, en la « liberté de rechercher et de recevoir des informations fiables et d’y accéder ». Elle doit consister en la liberté de rechercher n’importe quelle information, fiable ou pas, pour s’y frotter, s’y piquer, et apprendre.

Crispations paternalistes

Cette déclaration semble trahir l’affolement des « faiseurs d’opinion », à commencer par les journalistes, face à ce qu’ils perçoivent (de manière discutable) comme une dangereuse invasion de « fake news ». Face au danger, le premier réflexe est de se crisper sur ce que l’on connaît : sur les notions de vérité, de faits et d’informations fiables, et sur l’idée que les journalistes, et les experts de toutes sortes, sont là pour produire ces informations fiables et pour protéger les « gens » des informations douteuses.

C’est là une forme de paternalisme qui signale un singulier manque de confiance en l’intelligence collective, en la capacité de chacun, avec l’aide de tous, à faire la part du vrai et du faux. Il n’est pas question de nier l’importance des journalistes ou des experts. Mais ils ne sont qu’un élément d’un jeu épistémique collectif, et ils n’en sont ni les gardiens ni les arbitres. Ils n’ont pas de privilège a priori, leur autorité ne s’acquière ni par la naissance ni par le statut, mais par la démonstration concrète de leur habileté à produire des informations fiables.

Certes, il ne s’agit pas d’être naïf, de croire qu’il suffit de laisser les opinions s’entrechoquer pour que la vérité surgisse et s’impose à tous. La capacité collective à produire des croyances vraies, ou aussi proches de la vérité que possible, dépend de la manière dont les échanges sont organisés au sein de « l’espace global de l’information et de la communication ».

« Faitichisme »

Mais comment organiser cet espace ? Sûrement pas en en appelant à la vérité ou aux faits. Cela ne sert à rien. La vérité, c’est un peu comme Dieu : tout le monde est persuadé de L’avoir de son côté. Le dangereux hurluberlu qui a investi, fusil à l’épaule, une pizzeria de Washington pour y démanteler, façon western, un supposé réseau pédophile dirigé en sous-main par Hillary Clinton, était persuadé que tout cela était vrai. Lui suggérer de s’en tenir aux faits aurait donc sans doute été de peu d’effet sur sa conduite. Pour parler comme Bruno Latour, répéter sans cesse qu’il faut respecter les faits, c’est du « faitichisme », et ça ne mène à rien.

Considérer, comme le font les auteurs de la déclaration, que la liberté d’opinion devrait être fondée sur des faits serait pire encore. S’il fallait censurer toutes les opinions malformées avant qu’elles ne soient discutées, c’est la discussion rationnelle elle-même qui serait menacée. Quant à vouloir ne rendre disponibles que les informations fiables, vouloir protéger le lecteur ou l’auditeur des informations douteuses, c’est l’empêcher d’apprendre à reconnaître le vrai du faux.

Renoncer à ce « faitichisme » ne conduit pas (malgré Bruno Latour) à renoncer à la vérité ou à la réduire à une simple histoire de conventions sociales. Il y a des vérités absolues, et il faut leur courir après, même si elles courent plus vite. Y renoncer, c’est renoncer à parler. Seulement voilà : une fois que l’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. Tout le problème est de savoir comment faire pour les trouver, ces vérités.

Un peu de modestie

Chacun dans son coin a bien une réponse, mais le problème, c’est que l’on ne sait pas trop comment organiser ça collectivement. Bien sûr, il faut déjà s’occuper des malhonnêtes. Mais faut-il croire que la « désinformation » est surtout affaire de malhonnêteté ? Ce serait sans doute trop simple.

Les producteurs de foutaises sont souvent très bien intentionnés, et c’est bien là le problème. Que faire alors ? Une possibilité pourrait consister à rendre chacun responsable de la manière dont on forme les opinions que l’on diffuse. Ne pas censurer les opinions malformées, mais sanctionner les « fautes épistémiques ». Mais ça reste bien vague.

Sur ces questions, il n’y a encore aucune expertise bien solide, rien qui permettrait d’envisager, comme le proposent les auteurs de la déclaration, la mise en place d’un « groupe international d’experts sur l’information […] à l’image de ce qu’est le GIEC pour les questions climatiques ».

Les journalistes et les experts savent produire des informations fiables dans leurs domaines respectifs, mais cela ne leur donne aucune « méta-expertise » sur l’organisation collective de cette production. Il existe bien une discipline académique qui se propose de développer ce genre de méta-expertise : l’épistémologie sociale. Mais la route est sans doute encore longue avant qu’elle produise des résultats utiles. On peut tout de même s’étonner de l’absence, parmi les rédacteurs de la déclaration de RSF, des grands noms de cette discipline : un Alvin Goldman, une Jennifer Lackey ou une Miranda Fricker aurait sans doute eu des choses intéressantes à dire. Reste que les sciences de l’information fiable n’ont, à ce jour, pas donné le même genre de résultats que les sciences du climat, et en ce domaine la modestie est de mise.

En attendant que les épistémologues aient quelques connaissances positives à proposer, il serait donc sans doute sage de s’en tenir à ce qui a fait ses preuves. Il y a des hauts et des bas, mais globalement, le relatif laissez-faire des sociétés libérales en matière de production de connaissances a plutôt bien marché ces derniers siècles. Ce laissez-faire est déjà suffisamment menacé par la bureaucratisation croissante de la science. Évitons d’en rajouter.

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